1916 : La première déclaration de revenus

 

 

 

Marcel PROUST

Déclaration de 1916
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Déclaration de 1916
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 Au début de l'année 1916, bien des contribuables ignorent précisément quelles sont 
leurs obligations. Même parmi les citoyens éclairés.
En témoignent ces extraits de correspondances entre Marcel PROUST et son cousin, et conseil, le banquier Lionel HAUSER

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Déclaration de 1916
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3 Février 1916.

Mon cher LIONEL,

J'ai souvent perçu dans les journaux le titre "Impôt sur le revenu" et j'ai eu le tort de ne pas aller plus loin. J'ai pourtant un vague souvenir qu'il y a une déclaration et assez prochaine à faire. Comme je suppose que c'est la déclaration du revenu et qu'une minime part de mon mince revenu est à la Banque HAUSER, tu seras bien gentil de me dire combien j'ai à déclarer de revenu pour ce que j'ai chez toi. Je ferai de même pour le Crédit Industriel (en mentionnant aussi la dette) et pour Rothschild. Quant à Warburg, c'est si hypothétique qu'il n'y a pas lieu je crois, d'en faire mention. Je ne touche rien d'autre. Je reçois il est vrai, directement (et pas depuis quelques mois) des arrérages du Liebig. Mais je pense que c'est celui qui figure chez Rothschild. 

Crois mon cher Lionel à la reconnaissante amitié de 

Ton Marcel PROUST

Paris le 9 février 1916

Mon cher Marcel,

En réponse à ta lettre du 5 février, je t'indique ci-après les valeurs que ma maison a sous ton dossier, avec mention de leur revenu approximatif annuel.

Je crois toutefois devoir ajouter pour ta gouverne que le renseignement que tu auras à fournir au fisc est celui de ton revenu depuis le 1er janvier jusqu'au 31 décembre 1915. Il n'y a donc pas lieur de tenir compte dans ce chiffre du revenu de la rente française puisque le premier coupon n'est payable qu'en 1916.

Bien sincèrement

Lionel HAUSER


20 mars 1916

Mon cher Lionel

J'ai bien reçu la lettre de ta maison et m'excuse de n'y avoir pas encore répondu. Je m'excuse surtout de celle-ci. Son but est double. Je ne sais comment doit se faire la déclaration d'impôt sur le revenu, si je dois déduire du revenu les intérêts de mes dettes et contributions, ou les laisser déduire à l'administration.

Ton caissier qui a déjà été si obligeant pour moi voudrait peut-être bien faire le libellé de cette déclaration. Je ne peux pas naturellement puisqu'il est ton employé avoir l'inconvenance de le lui demander sans solliciter préalablement ton agrément. Mais comme j'espère qu'il ne me fera pas défaut, pour gagner du temps, je joins à tout hasard une feuille de déclaration et celle où tu avais dressé le compte de mes dettes si les coulissiers y étaient compris.

A cela je crois qu'il faut ajouter 500 francs par an que comme héritier de mon oncle, je dois servir à madame Bessière, ma tante versant les deux autres quarts et Robert le troisième. Mais pour 500 francs, ce n'est peut-être pas la peine de l'indiquer (nous versons 2000 francs par an en tout).

D'autre part, je reçois du crédit Industriel la circulaire ci-incluse. J'ignore si elle se réfère à des valeurs que je possède. par exemple, je reçois bien d'Angleterre de temps à autre des dividendes de Liebig. Mais je croyais les titres déposés chez MM. de Rothschild. Pourtant, c'est à moi directement que les chèques sont adressés de Londres.

Enfin, j'ai vu un décret relativement aux biens, conventions économiques etc. avec des sujets ennemis, et qu'il faut déclarer. Le fait d'avoir un chèque des Warburg, et des titres, rentre-t-il dans ce décret ? (car pour l'impôt sur me revenu, je n'ai pas à parler des valeurs Warburg naturellement).

Quant à l'argent que ta maison a bien voulu encaisser pour moi, ce qui ma paraît le plus simple si tu n'y vois aucun inconvénient est qu'elle veuille bien le conserver jusqu'au jour où mes besoins me le lui feront demander en présentant une lettre ou un chèque.

J'espère que tu voudras bien excuser l'indiscrétion de cette lettre et agréer mes bien reconnaissantes amitiés.

Marcel PROUST

Mon cher Marcel,

Je vois avec regret que tu te trouves dans la situation de quelques millions de français passibles de cet impôt. C'est à dire que tu ne comprends rien à la loi qui l'a créé.

Si tu étais fonctionnaire ou employé ayant une seule source de revenus, ton cas serait très simple, malheureusement ta situation est extrêmement complexe et il est par conséquent très difficile de te donner un conseil sans t'exposer à des surprises désagréables. En effet, d'après la loi le fisc a le droit de te poursuivre pour fausse déclaration pendant plusieurs années s'il venait à découvrir que la réalité ne correspond pas au chiffre déclaré par toi.
...
En tous cas rien ne t'empêchera de faire un petit tour à la mairie de ton arrondissement le jour où les contrôleurs donnent leur audience, et de soumettre ton cas à celui de ces messieurs dont tu dépends directement. Ce sont, en général, des gens tout à fait charmants qui ne demandent qu'à adoucir aux contribuables , dans la mesure du possible, la tâche ingrate de payer des impôts.
...
Ton bien sincèrement dévoué

Lionel HAUSER


Le 22 mars 1916

Mon cher Lionel

...

L'état de ma santé ne me permets pas d'aller voir ces contrôleurs dont tu me parles si spirituellement. Mais je tâcherai de leur envoyer quelqu'un.

Marcel Proust